Dans le cadre de la formation Biointegrityoga
Essai de Fanny Léchot
Novembre 2021
L’amplitude de mouvement, ou « range of movement » en anglais, englobe plusieurs articulations et se distingue de l’amplitude articulaire « range of motion », qui comprend une seule articulation. En améliorant une amplitude articulaire, l’amplitude de mouvement s’améliorera mais pas vice versa, précise James Earl lors de la formation on line « Transmission Pilates Pro » de Célina Hwang (2020). En Yoga, les mouvements sont en chaînes longues et impliquent toute une série d’amplitudes articulaires. Dans une classe de Yoga, l’enseignant ou le maître Yogi se place souvent comme un modèle à suivre et propose un asana, une position, que l’élève essaie de reproduire à tout prix. Dans cette approche, l’individualité de chaque élève se noie dans un enseignement qui titille l’égo, ou une envie de réussite. Ainsi, en se fixant des buts extérieurs à soi, l’apprenti bouge en imitant une forme et se déconnecte de ses sensations profondes. Dans l’amplitude de mouvement, un enseignant avéré regardera où le tissu ne suit pas dans sa longueur, donc la contribution de chaque tissu au mouvement. Est-ce que cette amplitude de mouvement est adaptée à mon corps et le sert ou suis-je en train de tirer sur une zone déjà hypermobile? Il est essentiel de comprendre que mon amplitude de mouvement est personnelle et ne sera pas la même que celle de mon voisin. La complexité est d’être dans une pratique autonome dans un cours collectif, comme le souligne si bien Célina Hwang dans sa formation Biointegrityoga BIY (2019-2021). Dès lors, un élève avancé dans sa pratique reconnaît les limites de son corps et les honore en cherchant des astuces pour changer l’état tissulaire sans pour autant s’acharner en tirant dessus. Ce processus demande de belles qualités: de l’écoute, de la bienveillance, de la patience ainsi que de l’humilité.
Que se passe-t-il vraiment lors d’un étirement?
Nous imaginons par erreur que nos tissus s’allongent de manière linéaire. Contrairement à nos croyances, nos tissus mous ainsi que nos os ne sont pas linéaires mais torsadés, en spirales. Dès lors notre image mentale de vouloir allonger un élément afin d’être plus souple est erronée. En réalité, les tissus se déforment, se déroulent, comme un ruban cadeau torsadé. Le matériau ne change pas de dimension mais change constamment de forme, explique Joanne Avison (conférence vidéo online: la chiralité, juin 2021 ). Nos tissus ont une organisation chaotique, tel un magma interne qui s’invente à chaque instant de façon économe et efficace (Dr Jean-Claude Guimberteau, conférence vidéo onlline: Promenades sous la peau, octobre 2020).
La sensation de l’étirement a un goût de reviens-y. En exécutant un mouvement proche de celui du maître Yogi, souvent très souple et dans la démonstration, notre système hormonal sécrète de l’adrénaline et de la dopamine, hormones de la réussite et du bien-être, qui peuvent épuiser nos glandes surrénales. Due aux sensations qui en découlent, une certaine addiction aux étirements peut facilement voir le jour. Pourtant un tissu étiré est soumis à une contrainte trop importante et deviendra plastique. Il ne reviendra plus dans sa longueur physiologique. Les fibres transversales, qui maintiennent le tissu ensemble ont été endommagées (James Earl, formation online: Transmission Pilates Pro, 2020). Si le ligament a été trop étiré, l’articulation devient instable et le ligament ne retrouvera pas sa force d’origine.
Mais le corps est intelligent et essaie de se protéger naturellement par différents moyens. Le fascia se rigidifie pour que l’étirement soit moins aisé, les nocicepteurs nous avertissent par le signal de la douleur et le fuseau musculaire se contracte. Cette dernière protection est nommée le réflexe myotatique. Tel un message de sécurité, ce réflexe de notre système nerveux permet de réguler l’état du tissu par la contraction. Dès lors, un étirement passif de l’ischio jambier devrait s’appeler une contraction excentrique maintenue de manière isométrique (James Earl, formation online: Transmission Pilates Pro, 2020). Lors d’un stretch, notre corps reçoit donc deux messages: un de notre mental qui suggère à nos tissus de s’allonger au-delà de leur longueur naturelle et un autre qui réagit par la contraction pour réguler l’état des tissus.
Et si l’élasticité dans le corps était la résistance à la déformation?
Les systèmes organisés de fibres en spirales présentent un comportement auxétique. James Earl l’explique ainsi (formation online: Transmission Pilates Pro, 2020): dans un modèle linéaire, si nous tirons sur 2 extrémités, la structure s’allonge et se rétrécit dans la largeur à la fois. Ceci s’appelle le « ratio Poisson négatif » de Simon Poisson, mathématicien, physicien et géomètre français (1781 à 1840). Le volume global ne s’est pas modifié, contrairement à la forme. Si nous relâchons la tension, le matériau revient dans sa longueur initiale. Par contre, d’autres modèles ne réagissent pas ainsi, dont celui du corps humain, qui ne se rétrécit pas dans sa largeur si on tire sur deux extrémités. La sphère d’Hoberman est un autre exemple dans lequel nous remarquons que cette sphère s’expand si nous tirons sur deux bouts. Ceci est le « ratio Poisson positif » ou auxétisme. Dans la biotenségrité, il est acquis que le corps est auxétique par nature. Dès lors, il convient d’oublier la croyance que nos tissus s’étendent et s’affinent pendant l’étirement. Dans la réalité, nos tissus réagissent en expansion, donc en volume. Il est temps de changer notre image mental d’un tissu corporel qui s’allonge!
« Les éléments en compression ne se touchent en aucun point et sont suspendus par des câbles en tension; les câbles poussent sur les extrémités des tiges, agissant comme s’ils voulaient les raccourcir, et les tiges résistent à cette compression et tendent les câbles » (Scarr, 2018, p.31). Les éléments de compression, nos os, créent la distanciation cellulaire, donc la tension de nos tissus mous. Ces derniers induisent la compression. La compression et la tension émergent l’une de l’autre et créent la troisième dimension, le volume. Une condensation et une expansion omnidirectionnelles se jouent en même temps et créent ce volume. Le fascia a la particularité de changer tout le temps et de devenir tension puis compression. C’est donc un dialogue interne incessant qui stimule un volume. L’oscillation naît de ce mariage tension-compression ainsi que l’aspect hydrolique des tissus.
Dans la structure, il y a un stop naturel. Aller au-delà de cette limite serait dommageable pour la structure. Plus de 90% du collagène résiste à la tension mais a seulement une capacité d’étirement d’environ 10% de sa longueur au repos avant qu’il ne soit endommagé (Lesondak, 2017, p. 26). Le réseau fascial est donc à la fois un support et une limitation des étirements (Michele Taranto, conférence vidéo online, invitée de Célina Hwang, mai 2020). Sa rigidité est importante. On a besoin de fermeté, de mobilité et d’adaptabilité dans notre système. James Earl (formation BIY, 2019-2021) parle de mouvement optimal, lorsque chaque tissu est dans une gamme fonctionnelle forte dans laquelle le maximum de bénéfices sont tirés en termes de longueur et force de soutien, de stabilité et de mobilité. Pour cela, il faut une coopération au sein du système. Nous comprenons l’importance d’être à l’écoute de notre corps pendant le déploiement du mouvement. Si je vais au-delà d’un allongement sain, le tissu perdra la capacité de retour et restera déformé. D’où la question si intéressante de Joanne Avison (citée par Célina Hwang dans la formation BIY, 2019-2021): « si l’élasticité dans le corps était la résistance à la déformation »? Nous ne rechercherions plus à être souples, mais mobiles! L’élasticité, selon cette dernière, est la source de notre capacité de stockage d’énergie. L’énergie est le résultat de la tension et de la compression! La relation entre les deux nous offre un soutien interne. Cette énergie est très peu coûteuse. Nous sommes donc sur un système écologique. Telle une flèche dans la corde d’un arc, nous cherchons une charge d’énergie dans le tissu pour que ces fibres libèrent une énergie élastique au retour. Le mouvement devient simple, sans effort. Célina Hwang cite Joanna Avison (Formation BIY, 2019-2021) qui utilise le terme « d’élasticité intègre ». Aller plus loin dans le mouvement ne serait donc pas mieux! Le « how much is too much » est subtil et individuel.
Comment améliorer notre amplitude de mouvement?
Qui ne désire pas dans un cours de Yoga démontrer des mouvements plus généreux, plus amples? Notre première intuition serait de s’étirer régulièrement, d’aller chaque fois un peu plus loin, pour gagner en amplitude. Pourtant, c’est de l’intérieur que j’accède aux ouvertures dans les tissus, et non pas en tirant dessus. Rappelons-nous « la structure bidirectionnelle et en réseau du fascia » (Lesondak, 2017, p.149) . Donc, il est comme la trame d’un tissu d’un habit et possède des qualités de souplesse et d’élasticité. « Un réseau bidirectionnel sain contribue à la plus grande souplesse et élasticité que l’on retrouve dans les mouvements des jeunes gens (Staubesand et al.1997, cité par Lesondak, 2019, p.149). Cette trame se désorganise et devient en désordre en vieillissant et en devenant plus sédentaire. « On pense que la stimulation adéquate des fibroblastes par le mouvement peut favoriser la restauration d’une trame saine et d’un glissement efficace » (Müller & Schleip 2012 cité par Lesondak, 2017, p.150).
Un synonyme de stretch pourrait être le déroulement des fascias ou la « déformation de notre architecture tissulaire », comme le suggère Michele Taranto (retraite BIY, 2021). L’amplitude de mouvement se développera non pas grâce à des étirements, mais à des pompages ou compressions tissulaires, à des micro mouvements ainsi qu’à des mouvements multi directionnels. Le tissu doit lâcher, se regorger d’eau, afin de retrouver une nouvelle organisation. Nous pouvons donc explorer des mouvements non linéaires qui libéreront la matrice « ostéoneuromyofasciale », comme la nomme Michèle Taranto (2021. Conférence online avec Célina Hwang, mai 2021) pour inclure les os aux autres systèmes (neurologique, musculaire et fascial). Ce vaste réseau tissulaire est une continuité ininterrompue qui n’a pas d’organisation géométrique. Pour s’adresser à cette matrice, nous avons la possibilité d’utiliser des balles, un rouleau ou le sol pour appliquer des compressions. Des fasciacytes (cellules dans le fascia) sont créés et produisent un gel, l’hyaluronane (communément appelé acide hyaluronique), qui capte l’eau (Célina Hwang, formation BIY, 2019-2021). Lesondak spécifie (2017, p. 29) « la partie la plus importante sur le plan clinique est que l’hyaluronane lubrifie le collagène et l’élastine. C’est le fluide hydraulique qui permet aux muscles et aux articulations de coulisser et de glisser plutôt que de rester engoncés ». Une recherche a démontré que des mouvements de cisaillements de la zone thoraco-lombaire sur un rouleau accroît la mobilité après quelques minutes. Sur les images, des surfaces de glissements dans le fascia sont observées (Schleip.R. Organisation de Rolfing. Into The New. 2020). Dans les douleurs chroniques thoraco-lombaires, le fascia montre des adhérences, il est collé. Il est alors recommandé de ne pas rouler sur l’outil choisi, mais de comprimer et de faire glisser le tissu. Grâce à un jeu de compressions, les tissus ont à nouveau la capacité de s’adapter et retrouvent leur rôle d’amortisseurs internes. Un corps hydraté a cette incroyable capacité de se reformer de manière optimale, telle une éponge qui se regorge d’eau. Les micro mouvements influencent également les tissus mous et ne modifient pas nos articulations par le mouvement.
En comprimant les endroits collés, en bougeant dans différentes directions et en explorant des micro mouvements, nous retrouvons de la mobilité qui nous mènera vers davantage d’amplitude de mouvement. Emilie Conrad écrit sur l’entretien de notre corps (2007, p.219): «… but It is the fluid within our tissue that is the most important factor in keeping joints articulate, backs straight, fingers nimble, bodies supple and sensual, and our brains sharpened ».
Dans un mouvement ample, il est important de se poser la question: est-ce que ma structure osseuse est prise en charge par mon organisation tissulaire? Ou suis-je en train de tirer sur mes os? Mais finalement désirons-nous vraiment être souples ou est-ce que l’adaptabilité et la mobilité tissulaires ne sont pas plus importantes au quotidien? Un corps fonctionnel n’est-il pas ce que nous aimerions entretenir jusqu’à notre plus vieil âge? Puis-je me relever du sol facilement, me baisser, me retourner, courir si j’en ai besoin? Quelles sont les priorités que je choisis d’entretenir pour mon corps, mon véhicule terrestre?
Et si nous aiguisions notre ressenti pour nous arrêter avant l’étirement?
Développer notre conscience corporelle et découvrir nos limites est, à mon humble avis, la clé de notre trésor qu’est notre corps. Nos capacités d’interoception, ou la conscience de notre état corporel interne, et de proprioception, où se situe mon corps dans l’espace et un segment par rapport à un autre, se développeront au fur et à mesure que nous pratiquerons des mouvements avec attention. « Les nerfs responsables de la proprioception sont des nerfs sensoriels et ils sont incorporés dans le fascia » (Lesondak, 2017, p.96). Notre système fascial est notre système sensoriel le plus riche. Il a plus de 250 millions de récepteurs sensoriels (R.Schleip cite le livre de Martin Grunwald. Organisation de Rolfing. Into The New. 2020). Il forme un microréseau qui réagit au stimuli beaucoup plus vite qu’en passant par le système nerveux central périphérique. Une cellule sait ce qui se passe chez ses voisines: la réaction est locale et touche au global. Donc il n’existe pas uniquement le système nerveux comme système de communication, mais une communication entre les cellules et sa matrice extracellulaire par le liquide crystallin (John Sharkey, conférence online avec Célina Hwang, avril 2021). Conrad (2007, p.14) cite Mae Wan-Ho (discours, 29 octobre 1999): «Liquid crystallinity gives organisms their characteristic flexibility, exquisite sensitivity and responsiveness, thus optimizing the rapid, noiseless intercommunication that enables the organism to function as a coherent, coordinated whole ».
Cet incroyable réseau intelligent nous permet donc d’être des êtres sensibles et d’utiliser cette précieuse qualité pour effectuer des mouvements nourrissants qui s’arrêteraient avant le réveil du réflexe myotatique afin de respecter notre matrice tissulaire et de calmer notre système nerveux. Les comportements de défense et de croissance sont gérés par notre système nerveux qui détermine une réaction appropriée à une situation. Comme nous vivons de manière répétée avec trop de stress, le système nerveux est sursollicité ce qui inhibe la croissance et interfère avec la production de réserves d’énergie vitale (voir l’axe HPA, hypotalamo-hypophyso-asurrénalien. Lipton, 2016, pp. 181-185).
Je souhaiterais qu’un cours de Yoga soit une plongée dans notre ressenti, dans notre « océan interne », comme le dit si bien Célina Hwang dans ses cours de Biointegrityoga. Il n’y a pas de point d’arrivée d’un mouvement ni de figure à accomplir, seulement un chemin qui se dessine comme le mouvement se crée spontanément. La direction du mouvement, sa vitesse, son rythme sont ajustés à chaque moment. Un point de départ puis une exploration sensorielle guidée par mon ressenti profond. Avec cette écoute attentive, je ne peux pas m’égarer ou me desservir, étirer un ligament et créer une articulation instable à tout jamais ou encore me déchirer des tissus. Le juste et le faux n’existent plus, mon ressenti est roi. La dualité est obsolète. Mon exploration sera unique à chaque moment du mouvement. A chaque fois, je suis autre. Alors la curiosité, le jeu, le plaisir s’imposent à moi. Plus aucun but hormis celui du bien-être. Je me pétris de l’intérieur. Je me repulpe depuis mes appuis. Je suis dans « un état d’attention ouverte » (Emilie Conrad citée par Célina Hwang, formation BIY, 2019-2021). Les tissus s’accordent entre-eux et jouent ensemble une belle symphonie. Je baigne dans un univers de sécurité, de bienveillance, de curiosité et d’apprentissage sensoriel. Je suis un « Somanaut » , « someone who can travel through the body in order to encompass the many domains and histories that are living within » (Conrad, 2007, p.160). L’ocytocine, cette hormone du bien-être et de la qualité de prendre soin de soi et des autres est sécrétée. Je surfe sur le réseau de mon système nerveux parasympathique et baigne en pleine proprioception et interoception. Mes cellules dansent, se renouvellent, échangent et s’harmonisent dans un environnement sécuritaire. La guérison spontanée peut alors émerger. Je deviens mon propre guérisseur en plongeant dans ma profondeur et en honorant ma matrice intelligente soutenant le vivant. Dans mon exploration, l’enseignant me guide vers moi-même. Mon expérience devient mon enseignant et mon guide. J’honore mon moi unique, en changement perpétuel.
Références:
Conrad, E. (2007). Life On Land. Berkley California: North Atlantic Books.
Lesondak, D. (2019). Le fascia. Un nouveau continent à explorer. Caen: Editions Ressources Primordiales.
Lipton, B. (2016). La biologie des croyances. Outremont, Canada: Ariane Editions inc.
Scarr, G. (2020). Biotenségrité. La base structurelle de la vie. Vannes Cedex: Editions Sully.
Schleip, R. (2020). European Rolfing Association. e.V. Consulté le 04.10.2021. sur https://rolfing.org/articles/webinar/new-webinar-01-robert-schleip
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